UN CHANGEMENT DE PERSPECTIVE

Alors que les phonéticiens et les phonologues ont longtemps centré leurs observations et leurs intervention sur la correction des sons, en particulier à travers la méthode dite articulatoire, la méthode verbo-tonale a accordé aux paramètres prosodiques, rythme et mélodie, une importance fondamentale et même dominante. 

C'est pourquoi nous avons illustré visuellement ce changement de perspective à l'aide de ce que nous appelons la pyramide prosodique : 

 

Pyramide prosodiqueLa pyramide prosodique

Le rythme constitue la base prosodique d'une langue, sur laquelle
mélodie et sons 
viennent se greffer. 
L'acquisition du système prosodique repose donc en premier
sur une maîtrise 
des caractéristiques rythmiques de cette langue.

© Bernard Dufeu, 1997.

Le rythme

Les composants du rythme

Commençons par spécifier ce qu'est le rythme. Le rythme d’une langue se compose de trois éléments : 

- Le débit syllabique, le tempo, c'est-à-dire la vitesse d’élocution (la rapidité ou la lenteur avec laquelle nous prononçons un énoncé).

L'accent tonique  dont nous spécifierons la nature et la place ci-dessous. De nombreuses langues ont un accent de mot, le français, lui, possède un accent de groupe.

Les pauses qui contribuent à la structuration du groupe rythmique et à son découpage en unités de sens.

C'est l'association de ces trois paramètres qui constitue le rythme de la parole.

Les caractéristiques du rythme français

Entrer dans une langue étrangère, 
c’est, en premier, entrer dans un rythme étranger.

Le rythme français  est caractérisé essentiellement par la nature et la place de l’accent tonique 

La nature de l’accent tonique

L’accent tonique français se caractérise par :

  • un changement de hauteur (sauf dans les incises où la courbe mélodique reste plate).
  • une augmentation de l’intensité acoustique dans les énoncés courts. Dans les énoncés plus longs l'accent sera marqué surtout par un changement de hauteur pour des raisons de répartition d'énergie.
  • un changement de longueur perceptible seulement dans certains cas [1] (cf. texte : La longueur des voyelles). 
    Le changement de longueur en français, à la différence de certaines langues, n’est accompagné d’aucune modification articulatoire du son. Les voyelles gardent leur qualité sonore qu'elles soient longues ou brèves.

La place de l'accent tonique en français

La phrase se découpe en groupes rythmiques, chaque groupe rythmique constitue une unité de sens. L’accent tonique se situe dans la grande majorité des cas sur la dernière syllabe du groupe rythmique (rythme oxyton). L'accent tonique français est donc un accent de groupe qui se situe sur la syllabe qui précède la pause en français [2].

Venez.
Venez vite.
Venez vite chez moi.

Le français garde toujours de l’énergie pour la syllabe finale. 

Conséquences
Alors que dans les langues qui ont un accent de mot, la syllabe qui suit l'accent tonique connaît, dans un grand nombre de langues [3], une chute d’énergie (l'intensité de la syllabe est réduite et elle est souvent accompagnée d'un relâchement dans l'articulation, ce qui conduit en général à une neutralisation vocalique), en français l’accent tonique étant placé sur la syllabe finale du groupe rythmique, le relâchement a lieu dans la pause. Les voyelles et les consonnes  gardent donc toute leur sonorité.

Le français se caractérise donc par :

  • une grande régularité du débit syllabique : les syllabes longues étant en position finale du groupe rythmique, le rythme syllabique reste régulier. 
  • une grande précision articulatoire, il n’y a pas de neutralisation vocalique. Que la syllabe soit accentuée ou non, le timbre vocalique reste le même, car le relâchement articulatoire qui suit une tonique  a lieu pendant la pause.

Cette régularité rythmique fait qu’il n’y a pas de "h aspiré" (h disjonctif) et, normalement, pas de coup de glotte, car ces phénomènes supposent un bref arrêt rythmique. Il n’y a pas non plus de diphtongues ou de vocalisation des consonnes (cf. <der> [deɐ] en allemand).

La structure syllabique type en français

  • La structure syllabique idéale pour soutenir ce rythme est de type cv/cv/cv...

Ce patron distributionnel est le plus fréquent en français. Il correspond, selon François Wioland, à 55,5% des syllabes de la langue française (cf. Wioland, François  (1991) : Prononcer les mots du français. Paris, Hachette, p. 55).

Des occlusives avant toute chose.

Nous avons constaté que ce rythme régulier du français était mieux mis en relief dans des poèmes  et les énoncés qui se composent d'un grand nombre d'occlusives  soit [p], [t], [k], [b], [d] ou [g]. Cela nous a conduit à choisir des poèmes tels que "Le Pélican" de Robert Desnos, "La môme néant" de Jean Tardieu, "Ta Katie t'a quitté" et "T'as pas tout dit" de Boby Lapointe dans lesquels les occlusives sont particulièrement fréquentes.  Nous proposons également des énoncés que nous avons créés pour mieux faire percevoir la régularité de ce rythme  tels que "- T'as tout dit, tais-toi donc! - Pas du tout. Pas d'accord." "Quand tu te tais, tu te détends, qu'est-ce que t'attends pour te détendre ?" "Qu'est-ce que t'as tout à coup?" "Tiens-toi droit, prends ton temps." "T'est pas content, tant pis pour toi !" 
Nous proposons aux participants de se déplacer sur ces poèmes et ces énoncés selon une certaine progression afin de leur sentir physiquement les caractéristiques de ce rythme [4].

  •  Phénomènes phonétiques reliés a la structure "cv/cv/cv"

Certains phénomènes phonétiques peuvent être expliqués par la recherche de restitution de cette structure syllabique de base, ce qui explique le maintien dans la langue de certains phénomènes considérés comme « historiques », dont certains appartiennent à la langue familière :

- La présence d'une consonne pour éviter le hiatus : Quel bel homme ! [kɛlbɛlɔm]. 

- L’élision du [ə] pour la même raison : Une ami [ynami]. Elle arrive à quatre heures [ɛlaʁivakatʁœ:ʁ].

- L’élision du [y] : Tu as vu !  --> [tavy]. Tu y penses ? -->  [tipɑ̃:s. ]Tu es sot --> [tɛso].

La liaison : mes amis [mezami], mon ami [mõnami], nous en avons [nuzɑ̃navõ], il part à Paris [ilpaʁapaʁi].

La suppression du „ne“ : Tu ne viens pas ? --> [tyvjɛ̃pɑ]. Il ne pense qu’à lui --> [ipɑ̃skalɥi].

La suppression du [l] et du [ʁ] dans la langue familière : Ils ont raison [izõʁɛzõ]. Il ne t’a pas vu [itapɑvy]. Ils étaient quatre ou cinq [izetɛkatusɛ̃:k]. 
   Il ne pense pas aux autres. [ipɑ̃spɑozo:t]. Il va vendre ces quatre tables [ivavɑ̃dsekatab].

- Certains phénomènes d’épenthèse :

  • L’apparition du [t] euphoniquedans l’interrogation: Va-t-il y aller ? : [vati(li)jale]. Le qu'en-dira-t-on. Le fera-t-elle?. 
  • L’apparition du [t] et du [z] à l’impératif devant „en“ et „y“ : va-t’en [vatɑ̃]. Vas-y [vazi] (son éphelcystique).
  • L’apparition du [l] explétif  devant voyelle : “Que l’on fasse vite. “ [kəlõfasvit]. “Si l’on y pense.“ [silõnipɑ̃:s].
  • L’apparition d’un [ə] : arc-boutant [aʁkəbutɑ̃], ours blanc > [uʁsəblɑ̃].
  • Certaines métathèses [stəvwaty:ʁ]  qui conduisent à la construction "ccv"plutôt que "cvc".

La mélodie

La mélodie concerne les variations de hauteur de la courbe sonore d'un énoncé, elle se traduit en contours mélodiques, elle exprime le chant spécifique d'une langue. Le terme intonation est utilisé souvent dans ce sens. 

Nous disposons de deux types d'intonation : l'intonation syntaxique qui traduit mélodiquement les types de phrases grammaticales, phrases déclaratives, exclamatives, impératives, interrogatives... et l'intonaiton expressive qui exprime les émotions, sentiments, l'humeur,  l'intention du locuteur ou son mode de relation à l'interlocuteur. 

Pour mieux comprendre le fonctionnement mélodique du français, nous prenons comme fil conducteur un texte de Pierre Delattre : L'intonation par les oppositions. In Le français dans le monde.1969,  N° 65, pp. 6-13. Le français repose sur trois types de courbes, les courbes montantes (continuation mineure et majeure, question...), descendantes (finalité,commandement, interrogation...) et plates (courbes de parenthèse).  

Pour illustrer ces courbes, nous proposons aux participants des situations de communication dans lesquelles ces courbes sont fréquentes. Par exemple, pour la courbe de "commandement", nous demandons aux participants de chercher les ordres, injonctions ou conseils reçus par un enfant, puis d'en faire une sélection et d'établir un ordre de présentation pour préparer une présentation vocale.

 

La progression 

En raison du fait que le rythme constitue l'infrastructure de la prononciation d’une langue et qu'il a une influence sur la mélodie et la prononciation des sons, nous proposons d'aborder la prononciation française en commençant par mettre en place ses fondements rythmiques. Pour ce faire nous faisons appel aux poèmes et énoncés indiqués dans le texte Poésie et prononciation et nous faisons vivre physiquement ces caractéristiques rythmiques en demandant aux participants de se déplacer sur un énoncé court, une expression, l'extrait d'un poème ou un proverbe ou nous leur proposons de frapper ces énoncés sur leur chaise ou sur leurs cuisses, ou avec l'index d'une main sur le revers de l'autre main. L'acquisition du système prosodique repose donc en premier sur une maîtrise des caractéristiques rythmiques de cette langue. Nous proposons donc une progression « infrasegmentale » [5].

Suivre au lieu de précéder.

 En dehors d'une mise en place du rythme dès le début de l'apprentissage à travers de courts exercices qui donnent parfois une impression d'interlude aux participants, nous suivons dans la correction phonétique un principe de base de la Psychodramaturgie Linguistique "Suivre au lieu de précéder", c'est donc en fonction des erreurs qui apparaissent dans le domaine segmental que nous proposons une correction suivant essentiellement pour ce faire les principes de l'approche  verbo-tonale (cf. sur ce site le lien : Les fondements de la méthode verbo-tonale.).

La solution ne se trouve pas toujours là où apparaît  le problème.

L'importance que nous accordons au rythme et à son influence sur le plan segmental, nous conduit à intervenir souvent sur le plan rythmique pour corriger une erreur segmentale, car certaines erreurs au niveau segmental (des sons) peuvent avoir leur origine dans un rythme inapproprié. Au lieu de corriger le son ou les sons, il est plus adéquat d'aller à la source du problème et de mettre en place la structure du rythme du français.  

J'aimerais illuster cette approche par une expérience qui m'a marqué et qui illustre ce processus. Lors d'un stage BELC d'été, stage qui s'adresse essentiellement à des professeurs de français  d'origine étrangère, je propose  un module sur la prononciation et je termine chaque séance par une proposition de correction individuelle afin, entre autres, d'illustrer le mode de travail.
Lors d'un de ces stage un asiatique s'annonce en premier, je lui propose de dire une phrase en français sur laquelle nous pourrions travailler. Il me dit une phrase que je ne comprends pas lors de sa première production, par réflexe je dis "bon" (tout en ayant un frisson intérieur). Je lui demande de répéter sa phrase et je comprends alors qu'il dit "Je suis d'un pays très très lointain". Au lieu de tenter de corriger sa production au niveau segmental, ce qui aurait été délicat et sans doute déprimant pour lui comme pour moi, je prends une chaise dont le siège est en bois, et je lui demande de frapper avec moi la phrase qu'il vient de dire. Nous la reprenons plusieurs fois ensemble et rapidement on voit ses lèvres articuler plus fortement les sons qui deviennent non seulement reconnaissables mais corrects. Comme il était souple, je me suis même permis, à la fin de cette séquence de travail, de corriger avec un jeu de main son "je suis"  [ʒəsɥi] qu'il prononçait "je souis"  [ʒəswi] (variante belge).

J'aimerais faire remarquer ici que je ne considère pas cet enseignant comme responsable de sa prononciation. Je pense que le vrai responsable était son enseignant de français ou l'enseignant de son enseignant.

Le Pélican de Robert Desnos illustre symboliquement la tradition de l'enseignement des langues et l'importance de remettre en cause certaines conventions dont les fondements et les priorités reposent partiellement et de manière subtile, aujourd'hui encore, sur l'enseignement du grec et du latin. 

 

Bibliographie 

CUREAU Jean, VULETIC Branko (1976) : Enseignement de la prononciation. Le système verbo-tonal. (S.G.A.V.), Paris : Didier.

DELATTRE, Pierre (1965) : Comparing the phonetic features of English, French, German and Spanish, Heidelberg: Groos.
DELATTRE, Pierre (1966) : Les dix intonations de base du français, French Review XL/1 octobre, p. 1 -14. 
DELATTRE, Pierre (1966) : Studies in French and comparative Phonetics, London, Paris : Mouton and C.
DELATTRE, Pierre (1967) : La nuance de sens par l'opposition, French Review XLI/3 Décembre, p. 326-339.
DELATTRE, Pierre (1969) : L'intonation par les oppositions, Le français dans le monde. N° 64, avril-mai, p. 6-13. 

DUFEU, Bernard (1967) : Ausspracheschlung im Französischunterricht, Praxis des Neusprachlichen Unterrichts, Nr.2, p. 144-155.
DUFEU, Bernard (1981) : Intonation et mouvement corporelIn W.Kühlwein/A,Raasch (Hrsg.) : Sprache: Lehren Lernen. Kongressbericht der 11. Jahrestagung der G.A.L,Band II, Tübingen : Gunter Narr, 108-110.
DUFEU Bernard (1986) : Rythme et expression, Le français dans le monde. N° 205, novembre-décembre. p. 62-70 et N° 208, avril 1987, 12-13. Rythme et expression. Le francais dans le monde. N°205 Nov.-Déc. 1986, 62-70. 
DUFEU, Bernard (1990) : Rhythmus, Melodie und Bewegung, in Eggers D. (Hrsg.) : Intonation im Fremdsprachenunterricht für Erwachsene. Mainz : Universität Mainz, Band.26, 53-68.
DUFEU, Bernard (1992) : Sur les Chemins d'une Pédagogie de l'ÊtreMainz, Centre de Psychodramaturgie, 119-140.
DUFEU, Bernard (2001) : Mouvement et poésie en Psychodramaturgie, New Standpoints, January 2002, 3-5, 50.
DUFEU, Bernard (2003) : Wege zu einer Pädagogik des SeinsMainz, Centre de Psychodramaturgie, 282-304.
DUFEU, Bernard (2016) : Vers une approche holistique de la prononciation, Recherches et Applications. Le français dans le monde. N° 60, juillet 2016 : L'oral par tous les sens : de la phonétique corrective à la didactique de la parole, p. 58-67.

MARTIN, Philippe (1976) : Théorie et enseignement de l'intonation, l'exemple du français, Revue de Phonétique Appliquée, N° 38, p. 79-130.

RENARD, Raymond (19711, 19793) : Introduction à la méthode verbo-tonale de correction phonétique, Paris : Didier.
RENARD Raymond, édit. (2002) : Apprentissage d’une langue étrangère seconde. 2. La phonétique verbo-tonale, Bruxelles : De Boeck université.
RENARD Raymond, VULETIC Branko (1976) : Enseignement de la prononciation, Paris : Didier.

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[1] La perception de la longueur pose problème en raison de l’illusion de l’isochronie (cf. Brigitte Zellner: Caractérisation et prédiction du débit de parole en français, Université de Lausanne, 1998).  « Allen (1975) note que l'oreille humaine a tendance à percevoir des séquences d'intervalle de temps comme plus égaux qu'ils ne le sont réellement. Les intervalles longs sont sous-estimés et les intervalles courts sont surestimés, d’où une tendance à l'isochronie. Autrement dit, l’isochronie paraît plus être un fait de perception que de production (Lehiste, 1972, 1977) : on perçoit les groupes rythmiques plus réguliers qu’ils ne sont. » http://www.uniger.ch/BrigitteZellnerKeller/Brigitte_ZellnerKeller_files/Publications/Zellner_Dissertation.pdf
Il importe également de préciser que cette longueur n'est pas la même suivant l'environnement vocales (consonnes allongeantes ou non) et le type de syllabe (syllabe ouverte ou fermée).  C'est pour ces raisons que nous plaçons la longueur en troisième position.         

 [2] Exception faite de l’accent d’insistance. Il y a deux types d’accents d’insistance : 
- l’accent intellectifqui met en relief une différence ou une opposition: Je pense à l’importation et non à l’exportation. Il s’agit d’éruption et non d’irruption. On n’enduit pas, on induit en erreur (paronymes). 
- l’accent affectif,accent sur la première syllabe qui commence par une consonne : C’est épouvantable. C’est bile !

 [3] Cela est le cas pour l'allemand qui met une énergie importante sur la syllabe acccentuée. 

[4] cf. Rythme et expression. In Le français dans le monde. No 205. Novembre-Décembre 1986. pp. 62-70 et No 208, avril 1987, 12-13, [voir également le lien : ]

[5] Rythme et mélodie sont qualifiés de paramètres "suprasegmentaux", le segment étant le son. En fait il serait plus juste de parler de paramètres infrasegmentauxcar ils constituent l’infrastructure de la prononciation d'une langue. 

© Bernard Dufeu 1996, 1997et 2002 pour les note 1.

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