La Psychodramaturgie Linguistique (PDL) est développée depuis 1977 par Bernard et Marie Dufeu. Une expérience d'Expression Spontanée, qui s'est déroulée sous la direction de Willy Urbain à l'université de Mayence du 17 au 30 juillet 1977, a été à l'origine de cette approche.

Cette expérience m'a conduit à remettre fondamentalement en cause ma conception de l’apprentissage des langues, sans savoir à cette époque, que nous développerions progressivement une nouvelle approche de l'apprentissage des langues.

La Psychodramaturgie repose, entre autres, sur certains fondements psychodramatiques et dramaturgiques qui caractérisent une partie de sa spécificité (d'où son nom). Ces fondements et ces techniques ont été adaptés à l'enseignement des langues (cf. Dufeu, 1992, 1994, 1996, 1999), car il ne s'agit pas de faire de la thérapie ou du théâtre. Pour ce faire, ma femme et moi avons suivi dès le début du développement de la Psychodramaturgie une formation en Psychodrame afin d’approfondir les fondements et les techniques du psychodrame et de pouvoir définir les limites entre leur emploi thérapeutique et leur emploi pédagogique.

Ces sources ont été enrichies par des apports issus de la pédagogie des langues et d'autres approches pédagogiques.

Nous créons continuellement autour de nouvelles activités-cadre des exercices d'échauffement, qui y préparent, et des exercices intermédiaires, qui permettent de développer les attitudes et aptitudes nécessaires à l'apprentissage d'une langue. Nous concevons également de nombreuses activités qui permettent une alternance entre activités orales et écrites autour de l'activité centrale.

Nous avons également développé les fondements théoriques qui sous-tendent cette pratique et lui permettent, malgré la diversité de ses sources de former un ensemble cohérent.

 

Sources fr

 

Les fondements psychodramatiques de la Psychodramaturgie

Nous empruntons au psychodrame certains de ses fondements théoriques et trois de ses techniques.

Les fondements théoriques du psychodrame

Les emprunts théoriques faits au psychodrame constituent en même temps ses concepts fondamentaux :

  • La conception de la spontanéité créatrice suit le processus défini par J. L. Moreno: un échauffement déclenche la spontanéité et permet à la créativité de s'exprimer. L'être humain est considéré comme un être créatif et comme sujet de son apprentissage (et non comme objet d'un programme décidé par d'autres en son absence). Pour que cette créativité puisse s'exprimer, nous avons recours avant chaque exercice principal à un exercice d'échauffement qui prépare les participants à l'activité. Le concept de jeu est lié à cette conception de la spontanéité créatrice.
  • Le concept de rencontre. Les participants entrent en relation sur un plan réel ou imaginaire à travers la langue étrangère qui devient moyen de communication entre eux au lieu d'être simple objectif d'enseignement. Les animateurs rencontrent les participants là où ils se trouvent.
  • Le concept d'action : Les participants acquièrent la langue étrangère en action et en interaction ("Drama" signifie "Action").
  • La conception globale de l'individu. Les participants sont considérés dans leur ensemble, c'est-à-dire dans leur dimension physique, affective, intellectuelle, sociale et spirituelle.
  • L'acte d'apprentissage est intégré dans le processus de développement de l'individu. L'acquisition de la langue étrangère contribue au processus d'individuation des participants (cf. Marie-Louise von Franz : "Le processus d'individuation" in C.G. Jung : L'homme et ses symboles, pp. 158-229, Paris, Robert Laffont, 1964). Apprentissage et vie ne sont pas séparés. Apprendre fait partie de la vie et vivre est un continuel processus d'apprentissage. Le participant est en tant que personne, et non seulement en tant qu'apprenant, au centre du processus d'acquisition.
  • L'orientation vers les participants et le groupe. La vie du groupe est prise en considération dans l'alternance entre activités individuelles et groupales les premiers jours et dans le choix des activités et des thématiques proposées au groupe dans les phases ultérieures.
  • La progression ontogénétique du double et du miroir chez J. L. Moreno (cf. J.L: Moreno : Psychothérapie de groupe et psychodrame, Paris, PUF, 19872, pp. 169-173) est reprise symboliquement lors des quatre premiers jours d'un cours de PDL.

Les apports techniques du psychodrame

Certaines attitudes et certaines procédures empruntées au psychodrame ont été intégrées dans la pratique psychodramaturgique:

  • L'attitude empathique du ou des animateurs vient se substituer à la relation hiérarchique qui domine dans l'enseignement conventionnel
  • L'intégration d'exercices d'échauffement dans l'apprentissage des langues. Chaque exercice principal est précédé d'un échauffement qui prépare à l'attitude requise ou au déroulement de l'exercice lui-même.
  • La technique du double qui a été adaptée à l'apprentissage des langues
  • Le principe du miroir. Le déroulement de l'exercice du miroir et sa fonction en psychodramaturgie sont complètement différents de celui du psychodrame, mais nous en avons conservé le principe dans le déroulement d'un cours de PDL et sa place dans la progression du début de l'apprentissage nous a été inspirée par la lecture d'un texte de Moreno sur le développement ontogénétique de l'enfant.
  • Le mode de mise en place du jeu de rôle morénien
  • La forme d'animation et de direction des groupes. L'animateur ou l'animatrice propose un cadre d'action qui stimule le désir d'expression des participants, et la structure les activités. Les participants déterminent eux-mêmes les contenus et le déroulement des échanges.

La psychodramaturgie linguistique tente de réaliser un objectif que Moreno décrivait ainsi en 1973 :

"The reproductive process of learning must move into second place; first emphasis should be given to the productive, spontaneous-creative process of learning. The exercise and training of spontaneity is the chief subject of the school of future." J. L. Moreno : Group Psychotherapie and Psychodrama, 1973, p. 81.

Pour nous ce futur a déjà commencé, c'est pourquoi nous qualifions la Psychodramaturgie linguistique de pédagogie psychodramatique.

Les sources dramaturgiques de la Psychodramaturgie

Pour éviter toute méprise, il est important de préciser que le mot "dramaturgique" ne doit pas être confondu avec le terme "théâtre". Il ne s'agit pas de faire du théâtre au sens classique du terme, ce qui signifierait que les participants apprennent un texte et s'entraînent à le jouer pour le présenter à un public.

Il s'agit avant tout de transposer certains principes qui sous-tendent la dramaturgie de pièces de théâtre et qui permettent que ces pièces rencontrent une certaine résonance auprès du public.

  • Les fonctions dramaturgiques: La construction des principaux exercices de psychodramaturgie repose sur l'utilisation des fonctions dramaturgiques. Nous n'avons retenu pour l'enseignement des langues que trois des six fonctions dramaturgiques que propose Souriau (cf. Emile Souriau: Les deux cent mille situations dramatiques 1950). Nous avons utilisé des termes relationnels pour désigner ces fonctions, car ils nous semblent mieux correspondre à notre travail : le désir, l'opposition et le soutien. Nous faisons également appel à ces fonctions dans le choix de thèmes et de textes.
  • Le principe de résonance dramaturgique est également appliqué dans le choix des thèmes et des textes et dans la mise en place des exercices.
  • Nous devons à Willy Urbain l'emploi de masques neutres pendant les quatre premiers jours d'un cours intensif pour débutants. Ces masques favorisent la concentration, la réceptivité et la perception auditive, ils ont en même temps une fonction protectrice.
  • Nous faisons également appel dans la construction de situations dramaturgiques à certains principes du Théâtre spontané de J.L. Moreno ((cf. J.L. Moreno : The Theatre of spontatneity, 1947) ainsi qu'au Mythodrame et à des exercices d'espace-temps développés par Laura Sheleen (cf. Laura Sheleen, 1983; Jacques Dropsy, 1973).
  • Nous utilisons également dans une activité la technique du théâtre-forum d'Augusto Boal que nous avons adaptée à l'enseignement des langues (cf. Dufeu B.: Wege zu einer Pädagogik des Seins, 2003, p. 200).
  • Nous employons également comme exercices intermédiaires dans les cours de langue et dans la formation des animateurs de PDL quelques exercices issus de la formation d'acteurs.

Les autres sources de la Psychodramaturgie 

Geneviève Calbris (CREDIF, France) et Petar Guberina (Université de Zagreb) nous ont introduit aux fondements et à la pratique de la méthode verbo-tonale, ce qui nous a conduit à accorder une place particulière à la correction de la prononciation en particulier au début de l'apprentissage.

Nous faisons également appel à des procédés utilisés dans le domaine de la pose de voix et de l'éducation musicale. Nous devons certains exercices à Marie-Louise Aucher (cf. Aucher, M.L., 1977 a, b). Nous devons l'accompagnement gestuel de poèmes et de textes aux travaux de Marcel Jousse, dont certaines techniques nous ont été transmises par sa collaboratrice Gabrielle Baron (cf. Baron, G, 1981, Jousse, M., 1974 a, b). Nous recourons également à certains exercices issus de la thérapie fonctionnelle vocale (funktionelle Stimmtherapie) qui contribuent à faciliter l'expression des participants.

Laura Sheleen a eu une grande influence sur notre conception de la vie et de l'homme. Elle nous a sensibilisé également au travail sur le mythe et sur sa signification symbolique (Sheleen L. 1983 bzw. 1987) ainsi qu'à certains aspects de son travail d'espace-temps (cf. Jacques Dropsy, 1973, 1984) qui permettent de développer une certaine sensibilité corporelle.

Certains fondements de la dynamique de groupe nous ont aidé dans l'ordre et la construction d'activités des premiers jours de l'apprentissage, ils ont également aiguisé notre perception de thèmes de groupes (cf. D. Anzieu, 1983, 1984). Ils ont aussi contribué à déterminer la progression de certains exercices lors des premiers jours d'un cours intensif. Ils ont également une influence sur le choix des thèmes en relation avec la vie du groupe dans les cours avancés.

Nous devons certains échauffements et certains exercices de sensibilisation corporelle à l'expression corporelle ainsi qu'à certaines thérapies corporelles (cf. Moshe Feldenkrais, Bioénergie...).

Les techniques de relaxation que nous utilisons reposent sur le training autogène de J.H. Schultz, l'eutonie de Gerda Alexander et la sophrologie d'Alfonso Caycedo.
Nous devons certaines techniques respiratoires à Ilse Middendorf (cf. Middendorf, I, 1984) ainsi qu'à une de ses élèves Helga von Hochberg. Ces techniques contribuent au développement de la confiance en soi et à l'élargissement des capacités de réception et d'expression.

La didactique des langues , la psychologie de l'apprentissage et la psycholinguistique ont contribué au développement des bases théoriques de la psychodramaturgie linguistique.

Les source, les moyens et les objectifs

Il ne faut pas confondre les sources
avec les moyens et les objectifs.

Toutes ces sources ont été adaptées à notre objectif : l'acquisition des langues étrangères. Tout comme les artistes ou les sportifs font appel à d'autres disciplines (techniques de relaxation, de concentration, de visualisation...) pour améliorer leurs performances ou leurs capacités de perception, nous avons emprunté des conceptions et des techniques issues de domaines non pédagogiques et non linguistiques pour enrichir la psychodramaturgie linguistique et contribuer à son efficacité, cela tout en veillant à sa cohérence globale.

Lire, entre autres, sur les dangers de confusions entre pédagogie et thérapie le texte  Pédagogie et thérapie

© Bernard Dufeu, 1998-2001.